Lettre ouverte au premier ministre des cadres du social 93 06-11-2012

 

Lettre ouverte à

M. Jean Marc AYRAULT, Premier ministre,

Mme Cécile DUFLOT, Ministre de l’Egalité des territoires et du Logement,

Mme Marisol TOURAINE, Ministre des Affaires sociales et de la Santé.

 

Familles à la rue : mais que fait le service social ?

En qualité de cadres du service social, nous tenons à vous alerter sur la situation extrêmement préoccupante  des familles en recherche d’hébergement

La massification des problèmes sociaux, dans un contexte de crise structurelle du logement, touche divers profils de ménages : des personnes isolées aux familles, des bénéficiaires de minima sociaux aux salariésavec des revenus moyens.

Les cadres du service social du département de la Seine-Saint-Denis ont conscience que cette question est ancienne, récurrente et que la saturation des places d’hébergement ou des logements intermédiaires est directement liée au manque manifeste de logements sociaux.

Même si l’année 2012 a vu à la fois la poursuite du financement Etat de places hivernales et la mise en place progressive des SIAO1 départementaux, il n’en demeure pas moins que la pénurie des capacités d’accueil reste criante. Cette situationa des répercussions très graves sur l’état physique et psychologique des familles. Elle vient également heurter et mettre à mal le service social dans l’exercice de ses missions premières.

Conséquences sur les usagers

    Concernant l’urgence :

 

Chaque année, à la période hivernale, durant laquelle certaines familles sont hébergées sur des périodes plus ou moins longues, succède la période estivale que les ménages et les travailleurs sociaux voient arriver avec une très grande inquiétude.

Bien que la prise en charge hôtelière de longue durée soit rassurante pour les familles, elle représente une réponse insatisfaisante quant aux conditions de vie parfois aux limites de l’habitat indigne.

Pour 2012, si la prise en charge de longue durée s’est poursuivie pour la plupart des ménages, la situation s’est aggravée depuis cet été pour les nouvelles familles en rupture d’hébergement.

Ces familles ont, soit, relevé de la prise en charge humanitaire2, soit, sont restées sans solution. Elles ont été laissées à la rue et témoignent, auprès des travailleurs sociaux, de leurs conditions de vie, décrivant les nuits dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux ou des commissariats, sous les abri-bus, dans des cages d’escaliers ou dans des locaux sordides, avec des enfants de tous âges.

Depuis quelques années, l’absence d’hébergement concerne non seulement des personnes isolées, mais aussi des familles, avec pour conséquences :

      des projets de vie qui ne peuvent s’élaborer du fait d’une impossibilité de stabilisation,


      un accès ou un maintien dans l’emploi compromis,


      des enfants ballotés, mal alimentés, insécurisés.

Les femmes sont les plus souvent concernées, seules, à la rue, avec enfant(s), poussette et bagages. Elles sont ainsi exposées à l’isolement et à l’insécurité.

A la violence de ce mode de vie s’ajoute l’inévitable déscolarisation des enfants qui produira, à terme, des effets désastreux. La plupart des parents essaye d’éviter cette déscolarisation, au prix souvent d’efforts remarquables pour préserver ce lieu de socialisation pour leurs enfants.

 

    Concernant l’insertion :

La mise en place du SIAO en Seine-Saint-Denis s’est faite progressivement depuis fin 2011. Dès l’envoi des fiches d’évaluation par les travailleurs sociaux de polyvalence, en janvier 2012, le dispositif, malgré les efforts des personnels qui l’animent, est devenu très vite inopérant. Ce nouveau dispositif a rendu visible le manque flagrant de capacités d’hébergement et de moyens humains dans sa mise en œuvre et son suivi.

Des milliers de dossiers instruits sont toujours en instance.

Par ailleurs, le déploiement territorial des SIAO a davantage rigidifié l’accès à l’hébergement d’insertion, type CHRS, dans les départements de province et de Paris, où les familles pouvaient, antérieurement, bénéficier de disponibilités.

Ainsi des familles, des couples ou des personnes isolées, sont condamnés à rester dans le dispositif hôtelier de l’urgence. D’autres, sans solution, doivent rechercher dans un réseau inexistant ou qui s’épuise, des solutions les exposant à recourir à des marchands de sommeil, à la prostitutionoccasionnelle …

 

Conséquences sur le travail social

Les familles reviennentquotidiennement au service social de secteur, lequel s’avère être un des seuls lieux de repères sécurisés. Elles investissent la salle d’attente sur les heures d’ouverture voire parfois au-delà. Cette situation est facteur d’humiliation pour les familles et de pression pour les équipes.

Face à ces parcours de vie dramatiques, les assistants sociaux mettent en œuvre tout leur savoir-faire, tant à travers l’accueil que la recherche de solutions.

Au-delà de la réponse individuelle, en terme d’écoute des personnes et d’évaluation de leur situation, quel accompagnement social proposer, sans perspectives ni moyens, lorsqu’un besoin vital primaire tel que l’hébergement ou le logement n’est pas satisfait ? Quelle est la place et le sens du travail social dans ce contexte ?

Ne pas pouvoir répondre aux besoins élémentaires des personnes en situation de précarité génère de la tension, de la souffrance au travail.

Les équipes des circonscriptions de service social de la Seine -Saint -Denis demandent des réponses immédiates, en termes d’hébergement et de logement.

Le constat de ces professionnels est celui d’un dispositif inopérant et inadapté. Ils alertent sur la chronique annoncée d’un gâchis humain et social inévitable.

L’accès à l’hébergement et au logement est rendu plus complexe par l’empilement de dispositifs (DALO, DAHO, Accords collectifs, FSL, SIAO, SOLIBAIL, AVDL…) entretenant l’espoir d’un logement quasi-inaccessible.

Si ces dispositifs peuvent s’avérer opérationnels, notamment en province, ils se révèlent inadéquats en Région parisienne, et spécifiquement en Seine-Saint-Denis, département déjà très touché par la grande pauvreté.

Les travailleurs sociaux craignent de devenir l’outil au service des dispositifs, sans solution concrète pour les usagers : La constitution de dossiers ne génère pas la construction de logement, ni l’augmentation de la capacité d’accueil en hébergement.

Les réponses apportées à nos élus et les récentes mesures « d’urgence » annoncées sont d’ores et déjà insuffisantes.

Que penser de l’annonce de la création de 150 places pour toute l’Ile de France alors qu’au moins 500 ménages à la rue ont été recensés, par le service social, depuis aout 2012 sur le seul territoire de la Seine-Saint-Denis et qu’Interlogement 93 alerte déjà sur la saturation du dispositif hôtelier, avant même l’hiver.

Que penser également, de la proposition de renforcer la formation à l’évaluation de travailleurs sociaux dont c’est le cœur de métier et la pratique quotidienne ?

N’y a t-il pas un glissement faisant peser sur les familles et les travailleurs sociaux la responsabilité de la  pénurie de logement ?

Faute de places, les centres d’hébergement ont des critères d’accès de plus en plus rigides et sélectifs qui ne correspondent pas aux parcours de vie…

Le personnel des circonscriptions ne peut faire face seul ─ comme les autres acteurs de terrain (CCAS, associations…) ─ aux conséquences de la crise économique, de l’hébergement et du logement.

Nous attendons de l’Etat des mesures rapides, concrètes et suffisantes pour nous permettre d’accomplir nos missions et de rendre un service de qualité à la population.

Les responsables, responsables adjoints des circonscriptions et les cadres techniques du service social départemental de Seine-Saint-Denis.

 

1 SIAO : Service Intégré d’Accueil et d’Orientation

2 Prise en charge humanitaire : hébergé pour une à 3 nuits maximum

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